Un texte de Didier LESCHI sur l’immigration

Il est frappant, dès que l’on débat d’immigration, de voir à quel point ceux qui contestent la légitimité du sujet essaient de nous faire accroire qu’il n’y aurait rien de nouveau sous le soleil. Il faudrait penser comme une évidence que l’Europe peut être l’arche de Noé des perdants d’une mondialisation dominée par des États autoritaires ou illibéraux. Qu’elle peut être le refuge de tous ceux qui veulent fuir la faillite des régimes ayant trahi les espérances portées par les révolutions décoloniales. Et que nous pourrions espérer en une société heureuse parce que créolisée, grâce conférée par toutes les diversités, qu’aucune frontière n’est légitime à arrêter.
Mais voilà, le réel rattrape nos débats. Et pour cause. Au moment où l’Europe dominait le monde, par le fer autant que par ses innovations, où elle était le lieu d’élaboration et de diffusion de pensées nouvelles et émancipatrices, elle était aussi un lieu d’émigration. Elle a peuplé le monde. Encore en 1960, au moment des indépendances, elle demeurait deux fois plus peuplée que l’Afrique. Aujourd’hui, ce temps est passé. Sa puissance, économique comme démographique, s’est échappée au moment même où elle est confrontée à un désir d’Occident sans limite. Il en résulte qu’il n’y a jamais eu autant d’immigrés en Europe qu’aujourd’hui – de deux à six fois plus qu’en Asie, en Afrique ou en Amérique latine, en proportion de la population. C’est un fait que l’Europe est ouverte aux différences humaines, culturelles et cultuelles, alors que, dans le Sud, la tendance est à la fermeture, plus ou moins prononcée, à tous les genres de diversité.
L’Europe est accueillante, et cela se sait. Dans aucune autre zone du monde, l’hospitalité n’est si développée, même lorsque l’on a traversé les frontières de façon clandestine. En France, nous mettons à disposition de tout nouvel arrivant nombre de services publics, de l’école à la santé en passant par la sécurité, ou encore l’accès au logement social, afin de favoriser le regroupement familial. Cela sans mesurer si la personne a déjà contribué à l’effort collectif qui permet l’existence de ce bien-être. Et nous ouvrons largement notre nationalité, bien plus que d’autres pays d’Europe.
L’État social peut-il accueillir tous ceux qui y aspirent et donner droit à toute personne de s’installer où elle le souhaite, même lorsque sa situation ne relève pas d’un besoin de protection ? Est-il légitime de réguler les frontières par la contrainte ? Peut-on éluder qu’une part de l’immigration, souvent la moins qualifiée, aggrave des difficultés sociales qu’elle subit plus qu’elle n’en est responsable ? Peut-on fermer les yeux sur le fait qu’en France, selon l’Insee [Institut national de la statistique et des études économiques], le taux de pauvreté des immigrés est de 30,6 % et que les immigrés représentent 21 % des personnes pauvres – une réalité qui accentue la pression sur nombre de dispositifs sociaux ou des services publics ? Peut-on ignorer que ce taux de pauvreté pèse sur une offre de logement social insuffisante, sur des services de soins déjà sous tension et au sein d’écoles où la mixité des conditions fait défaut ?
Il est reproché à ceux qui se posent de telles questions de faire des immigrés les boucs émissaires de nos difficultés. De mauvaises pensées existent, et il faut les condamner. Mais cela ne peut constituer une excuse pour ne pas aborder la question sociale de l’immigration, comme le font une partie des populations résidant dans des zones protégées de la charge de l’accueil.
Comme argument suprême pour ne pas aborder frontalement la question de l’immigration, on nous répond que nous aurions besoin de bras afin de compenser notre hiver démographique. C’est en partie vrai. Tous les Etats membres de l’Union européenne sont en concurrence pour capter les travailleurs qualifiés de pays auxquels ils vont manquer. Cette captation est d’autant plus avantageuse, et injuste, que nous n’aurons pas supporté le poids des formations de ces ingénieurs, de ces médecins, etc. Une sorte de prédation de cerveaux, mâtinée de bons sentiments, est à l’œuvre avec un soutien patronal intéressé. Et il y a ceux, assignés aux métiers particulièrement pénibles, qui participent, malgré eux, surtout quand ils sont sans papiers, au démantèlement des statuts salariés dans le cadre d’une exploitation ubérisée.
Pourquoi éluder les difficultés de l’intégration ? Pourquoi ne pas combattre clairement des idéologies qui remettent en cause nos acquis sociétaux, qui animent des individus qui considèrent qu’en assassinant leur voisin, ou des juifs, ils iront au paradis ?
Se refuser à considérer les effets de l’anomie sociale qui rend plus difficile l’intégration, c’est mépriser ceux sur qui pèse le poids de l’accueil des immigrations, et consolider l’espace politique de ceux que l’on prétend combattre. Ignorer l’angoisse légitime des catégories populaires, pour qui l’Etat social est le bien le plus précieux – quand ce n’est pas le seul bien – et qui ont peur que la somme des pauvretés ne réduise la part de chacun, c’est ne pas comprendre l’attachement aux luttes qu’il a fallu mener pour que cet Etat existe.
La raison sensible des peuples leur dit que les migrations, issues des chaos du monde, peuvent déconstruire les sociabilités au profit de multitudes au sein desquelles le repli sur des communautés d’origines empêche toute convergence dans des causes communes leur permettant de continuer à faire peuple. Se refuser à comprendre ces inquiétudes, c’est se refuser à débattre de l’essentiel au mépris des plus démunis d’entre nous.

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